Combats qui me touchent

Donner de l’affection et ne pas le regretter

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C'est parfois difficile de mettre une limite entre donner assez d'affection et en donner trop. On a plutôt tendance à se dire, je suppose, que le fait de ne pas en fournir suffisamment est plus défavorable pour la personne qui la reçoit en "trop grande quantité". Et là on peut me répondre "mais on ne reçoit jamais assez d'affection et d'amour !!" Et pourtant, il se trouve qu'en apporter "trop" en sachant que c'est bien relatif aussi, peut porter préjudice dans le cadre de certaines pathologies par exemple. 
Durant les quasi 30 mois passés en milieu psychiatrique (sur 6 ans, pas d'affilée heureusement...), j'ai rencontré beaucoup de monde. Des personnes auxquelles je me suis attachée. Des personnes souffrant de troubles alimentaires, bipolaires, schizophrènes, dépressives etc... avec des seuils de gravité aussi plus ou moins élevés. Il s'est trouvé qu'au milieu, j'ai très souvent été celle vers qui on venait parler pour confier parfois des choses difficiles à avouer (et à entendre...). Ses mots qui sortaient d'une manière brutale de la bouche de certains cachaient des êtres qui souffraient également d'un vide affectif pour diverses raisons. Liées à leurs troubles ou l'absence tout simplement de gestes affectueux, voire pire un manque d'amour qu'ils se traînaient depuis l'enfance. Ce fameux âge où toute la composante affective se construit et qui peut faire défaut. Alors, j'ai donné le maximum d'amour, d'amitié, d'affection, de câlins à des petites ados. A des adultes qui avaient besoin de réconfort. 
Je me souviendrai toujours de C. qui avait tout perdu, il venait toujours vers les autres en demandant qu'on lui fasse simplement une bise. Il avait besoin de ce contact si simple à donner. Il y a eu aussi T., une petite ado qui me voyait comme la grande soeur. Elle était toujours collée à moi, quand elle me voyait dehors, elle se jetait à mon cou, toute contente de me retrouver. Installée dans un fauteuil en train de lire et elle venait se caler contre moi. Elle m'avait avoué un viol, venait confier son inquiétude sur le fait qu'elle prenait du ventre et qu'elle était toujours fatiguée. En étant moi-même dans ce cas à cause des neuroleptiques qu'on me donnait, je lui avais répondu d'en parler au médecin pour savoir si ça pouvait être un effet secondaire aussi. Quelques jours plus tard, elle est restée avec moi pendant le repas qui était long à finir de mon côté et en chuchotant, elle m'a dit que les médecins l'avaient forcée à avorter. Son ventre était dû à une grossesse suite au viol qu'elle avait subi... Peu de temps avant on m'avait reprochée d'être trop proche et trop protectrice. Qu'est ce qu'il fallait faire ce fameux soir là, en sachant qu'elle ne parlait pas facilement aux soignants et qu'elle était devant moi à pleurer. Je n'ai pas imaginé la laisser en plan avec sa souffrance, elle avait besoin de réconfort, de parler, de pleurer, de pouvoir se confier, c'était tout ce qui pour moi était important.
Et il y en a eu des personnes comme elles, même dans mon travail, on me reprochait d'être trop proche de certains résidents (je n'aurai jamais su la limite finalement... mais j'y pense vue ma formation c'est sûr, de peur de faire mal du coup). A chaque fois, je ne savais plus comment me comporter, il y avait toujours une déchirure qui se faisait en moi quand on me "séparait" de ces êtres là. Un jour, une infirmière est venue me parler en me disant qu'il fallait que je rejette T. dès qu'elle s'approcherait de moi dorénavant. Je n'ai rien compris. On m'a répondu que ça pouvait lui porter préjudice et la conforter dans l'idée que si elle sortait de la maladie, elle n'aurait plus ces marques d'affection. J'ai eu droit au même discours avec d'autres. Je me sentais souvent coupable en me disant que j'entravais la guérison de ces personnes du coup. 
Quelques années auparavant, c'est l'inverse qui s'était produit. C'est à moi qu'on avait retiré l'affection qu'on me donnait. Dans ce genre d'endroits, toutes les émotions sont exacerbées et je pense que le fait d'être compris par des personnes qui ont des symptômes identiques nous rapproche automatiquement. Et c'est là qu'on m'a parlé de "bénéfices secondaires". Les bénéfices étant les marques d'affection reçues et le "secondaire" étant plus ou moins la conséquence néfaste. Me concernant, en gros, je pouvais avoir "envie" inconsciemment de rester dans l'anorexie en voyant l'affection qu'on m'apportait. Et c'était peut-être en train de me détruire davantage... Chose qui s'est avérée fausse pour le coup, d'où mon post de ce soir d'ailleurs, même si je conçois que ça puisse arriver. Mais on n'est pas tous pareils en tant qu'être humain et c'est valable pour les pathologies aussi. 
Je me suis reconstruite aussi, entre autres, avec l'affection de personnes qui ont été d'un soutien immense et sans lesquelles je n'aurais pas tenu le coup, hospitalisée tant de temps dans ce genre d'endroits. Loin de ma famille, elles étaient comme des repères dans un combat qui me dépassait. Et pour ces êtres qui ont compté des années plus tard et auxquelles j'ai donné de l'affection moi-même en ne tenant pas toujours mes distances je l'avoue, je n'ai jamais regretté d'avoir démontré mon côté affectueux. 
Les années passent, mais j'y pense souvent, parce que c'est resté imprimé en moi tout ce que j'ai vécu là. Par contre, à aucun moment je n'ai regretté celle que j'ai été. C. est mort quelques mois plus tard, ce ne sont pas les bises qu'on lui faisait qui l'ont emporté et les bénéfices secondaires qu'on aurait pu entraîner, c'est la maladie toute seule, comme une grande... T. est maman maintenant et parfois elle m'appelle, je n'ai pas l'impression d'avoir été néfaste dans sa guérison, comme on a pu le sous-entendre. J'aurais dû la serrer encore plus fort pour lui donner le peu d'énergie que je possédais à ce moment là. J'en avais sûrement besoin autant qu'elle en plus. Et d'autres sont morts malheureusement. Je n'aurai plus l'occasion de les serrer très fort contre moi et je me dis que j'ai bien fait d'en profiter. Voilà le résultat et où on en est... en gros ça servait à quoi de faire attention à ces fameux bénéfices secondaires qui peuvent apparaître dans certaines pathologies. Ca leur fait de belles jambes, la maladie les a emportée de toute façon, à l'heure actuelle.
Je n'ai jamais regretté d'avoir donné de l'affection, ni d'en avoir reçue non plus. Je ne connaîtrai jamais le pouvoir des bénéfices secondaires dans la guérison de quelqu'un. Je sais juste que demain, la personne peut mourir et mon regret par contre, serait de ne pas avoir peut-être pas assez donné. Parfois c'est important d'écouter les conseils des médecins, mais souvent, il vaut mieux écouter son coeur et ce qu'on ressent face à quelqu'un en détresse... Sans se poser la question de savoir si on fait bien ou pas, parce que la personne qu'on a face à soi a besoin de soutien à ce moment là. Le seul risque est de s'attacher malheureusement et de souffrir si la vie nous sépare. Mais autrement.... 
La dernière fois qu'on m'a serrée très fort, vraiment, et que j'ai senti qu'on se raccrochait un peu à moi comme à un repère et une bouée de sauvetage pour le coup, c'était un ancien patient qui aurait pu être mon père, que j'ai croisé dans la rue. Il était en train de faire la manche. Il m'a reconnue et était tellement content de me voir que son réflexe a été de me prendre dans ses bras. Je n'oublierai jamais ses yeux remplis de larmes quand il m'a lâchée. Par contre, j'ai oublié que ce jour là, si j'avais écouté les conseils des médecins le concernant, je l'aurais rejeté en me disant "ouhlala attention, il risque d'y avoir des bénéfices secondaires", ce n'est pas comme ça que je vais l'aider à s'en sortir :/ ... Il est dans la rue, qu'est ce qu'on peut connaître de pire comme rejet ? Sa souffrance n'est pas assez grande déjà ?... Qu'est ce qu'on s'en fout parfois des théories médicales face à l'être humain en détresse....