Des combats qui me touchent

Donner de l’affection et ne pas le regretter

Source photo : Pinterest

C'est parfois difficile de mettre une limite entre donner assez d'affection et en donner trop. On a plutôt tendance à se dire, je suppose, que le fait de ne pas en fournir suffisamment est plus défavorable pour la personne qui la reçoit en "trop grande quantité". Et là on peut me répondre "mais on ne reçoit jamais assez d'affection et d'amour !!" Et pourtant, il se trouve qu'en apporter "trop" en sachant que c'est bien relatif aussi, peut porter préjudice dans le cadre de certaines pathologies par exemple. 
Durant les quasi 30 mois passés en milieu psychiatrique (sur 6 ans, pas d'affilée heureusement...), j'ai rencontré beaucoup de monde. Des personnes auxquelles je me suis attachée. Des personnes souffrant de troubles alimentaires, bipolaires, schizophrènes, dépressives etc... avec des seuils de gravité aussi plus ou moins élevés. Il s'est trouvé qu'au milieu, j'ai très souvent été celle vers qui on venait parler pour confier parfois des choses difficiles à avouer (et à entendre...). Ses mots qui sortaient d'une manière brutale de la bouche de certains cachaient des êtres qui souffraient également d'un vide affectif pour diverses raisons. Liées à leurs troubles ou l'absence tout simplement de gestes affectueux, voire pire un manque d'amour qu'ils se traînaient depuis l'enfance. Ce fameux âge où toute la composante affective se construit et qui peut faire défaut. Alors, j'ai donné le maximum d'amour, d'amitié, d'affection, de câlins à des petites ados. A des adultes qui avaient besoin de réconfort. 
Je me souviendrai toujours de C. qui avait tout perdu, il venait toujours vers les autres en demandant qu'on lui fasse simplement une bise. Il avait besoin de ce contact si simple à donner. Il y a eu aussi T., une petite ado qui me voyait comme la grande soeur. Elle était toujours collée à moi, quand elle me voyait dehors, elle se jetait à mon cou, toute contente de me retrouver. Installée dans un fauteuil en train de lire et elle venait se caler contre moi. Elle m'avait avoué un viol, venait confier son inquiétude sur le fait qu'elle prenait du ventre et qu'elle était toujours fatiguée. En étant moi-même dans ce cas à cause des neuroleptiques qu'on me donnait, je lui avais répondu d'en parler au médecin pour savoir si ça pouvait être un effet secondaire aussi. Quelques jours plus tard, elle est restée avec moi pendant le repas qui était long à finir de mon côté et en chuchotant, elle m'a dit que les médecins l'avaient forcée à avorter. Son ventre était dû à une grossesse suite au viol qu'elle avait subi... Peu de temps avant on m'avait reprochée d'être trop proche et trop protectrice. Qu'est ce qu'il fallait faire ce fameux soir là, en sachant qu'elle ne parlait pas facilement aux soignants et qu'elle était devant moi à pleurer. Je n'ai pas imaginé la laisser en plan avec sa souffrance, elle avait besoin de réconfort, de parler, de pleurer, de pouvoir se confier, c'était tout ce qui pour moi était important.
Et il y en a eu des personnes comme elles, même dans mon travail, on me reprochait d'être trop proche de certains résidents (je n'aurai jamais su la limite finalement... mais j'y pense vue ma formation c'est sûr, de peur de faire mal du coup). A chaque fois, je ne savais plus comment me comporter, il y avait toujours une déchirure qui se faisait en moi quand on me "séparait" de ces êtres là. Un jour, une infirmière est venue me parler en me disant qu'il fallait que je rejette T. dès qu'elle s'approcherait de moi dorénavant. Je n'ai rien compris. On m'a répondu que ça pouvait lui porter préjudice et la conforter dans l'idée que si elle sortait de la maladie, elle n'aurait plus ces marques d'affection. J'ai eu droit au même discours avec d'autres. Je me sentais souvent coupable en me disant que j'entravais la guérison de ces personnes du coup. 
Quelques années auparavant, c'est l'inverse qui s'était produit. C'est à moi qu'on avait retiré l'affection qu'on me donnait. Dans ce genre d'endroits, toutes les émotions sont exacerbées et je pense que le fait d'être compris par des personnes qui ont des symptômes identiques nous rapproche automatiquement. Et c'est là qu'on m'a parlé de "bénéfices secondaires". Les bénéfices étant les marques d'affection reçues et le "secondaire" étant plus ou moins la conséquence néfaste. Me concernant, en gros, je pouvais avoir "envie" inconsciemment de rester dans l'anorexie en voyant l'affection qu'on m'apportait. Et c'était peut-être en train de me détruire davantage... Chose qui s'est avérée fausse pour le coup, d'où mon post de ce soir d'ailleurs, même si je conçois que ça puisse arriver. Mais on n'est pas tous pareils en tant qu'être humain et c'est valable pour les pathologies aussi. 
Je me suis reconstruite aussi, entre autres, avec l'affection de personnes qui ont été d'un soutien immense et sans lesquelles je n'aurais pas tenu le coup, hospitalisée tant de temps dans ce genre d'endroits. Loin de ma famille, elles étaient comme des repères dans un combat qui me dépassait. Et pour ces êtres qui ont compté des années plus tard et auxquelles j'ai donné de l'affection moi-même en ne tenant pas toujours mes distances je l'avoue, je n'ai jamais regretté d'avoir démontré mon côté affectueux. 
Les années passent, mais j'y pense souvent, parce que c'est resté imprimé en moi tout ce que j'ai vécu là. Par contre, à aucun moment je n'ai regretté celle que j'ai été. C. est mort quelques mois plus tard, ce ne sont pas les bises qu'on lui faisait qui l'ont emporté et les bénéfices secondaires qu'on aurait pu entraîner, c'est la maladie toute seule, comme une grande... T. est maman maintenant et parfois elle m'appelle, je n'ai pas l'impression d'avoir été néfaste dans sa guérison, comme on a pu le sous-entendre. J'aurais dû la serrer encore plus fort pour lui donner le peu d'énergie que je possédais à ce moment là. J'en avais sûrement besoin autant qu'elle en plus. Et d'autres sont morts malheureusement. Je n'aurai plus l'occasion de les serrer très fort contre moi et je me dis que j'ai bien fait d'en profiter. Voilà le résultat et où on en est... en gros ça servait à quoi de faire attention à ces fameux bénéfices secondaires qui peuvent apparaître dans certaines pathologies. Ca leur fait de belles jambes, la maladie les a emportée de toute façon, à l'heure actuelle.
Je n'ai jamais regretté d'avoir donné de l'affection, ni d'en avoir reçue non plus. Je ne connaîtrai jamais le pouvoir des bénéfices secondaires dans la guérison de quelqu'un. Je sais juste que demain, la personne peut mourir et mon regret par contre, serait de ne pas avoir peut-être pas assez donné. Parfois c'est important d'écouter les conseils des médecins, mais souvent, il vaut mieux écouter son coeur et ce qu'on ressent face à quelqu'un en détresse... Sans se poser la question de savoir si on fait bien ou pas, parce que la personne qu'on a face à soi a besoin de soutien à ce moment là. Le seul risque est de s'attacher malheureusement et de souffrir si la vie nous sépare. Mais autrement.... 
La dernière fois qu'on m'a serrée très fort, vraiment, et que j'ai senti qu'on se raccrochait un peu à moi comme à un repère et une bouée de sauvetage pour le coup, c'était un ancien patient qui aurait pu être mon père, que j'ai croisé dans la rue. Il était en train de faire la manche. Il m'a reconnue et était tellement content de me voir que son réflexe a été de me prendre dans ses bras. Je n'oublierai jamais ses yeux remplis de larmes quand il m'a lâchée. Par contre, j'ai oublié que ce jour là, si j'avais écouté les conseils des médecins le concernant, je l'aurais rejeté en me disant "ouhlala attention, il risque d'y avoir des bénéfices secondaires", ce n'est pas comme ça que je vais l'aider à s'en sortir :/ ... Il est dans la rue, qu'est ce qu'on peut connaître de pire comme rejet ? Sa souffrance n'est pas assez grande déjà ?... Qu'est ce qu'on s'en fout parfois des théories médicales face à l'être humain en détresse.... 
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10 commentaires sur “Donner de l’affection et ne pas le regretter

  1. parfois, les professionnels de la santé ont peut-être tendance à oublier un peu « l’humain » derrière la maladie… ce n’est pas un jugement… je crois que c’est également nécessaire à leur « survie »… j’ai souvent pensé à la difficulté psychologique de faire ce métier… Je pense que tu as donné ce que tu as pu et que tu as fait du bien à ton entourage et, sans doute, à toi… c’est ce qui compte. Gros bisous

    1. Pourtant c’est bien ce qu’on est avant d’être patients :/ Je me suis souvent fait la même réflexion que toi, quand je vois par exemple la psy qui me suit depuis 8 ans, j’avoue ne pas savoir comment elle fait pour tenir le choc avec tout ce qu’elle entend à longueur de journée. Sans certains médecins et soignants, je ne serais plus là non plus. Malheureusement avant de penser à leur survie, ils ont aussi des patients avec leur histoire et leurs problèmes à gérer et à résoudre pour justement aller mieux et que c’est justement peut-être secondaire de s’arrêter sur certaines choses comme ces fameux bénéfices. Il y a les deux côtés. En psychiatrie, on est d’autant plus vite étiqueté et le côté humain prend aussi plus de place. La preuve, c’est que ce sont ceux qui ne l’ont pas oublié qui m’ont aussi le plus aidée et tirée de là ^^ De gs bisous et rétablis toi vite, sinon je viens botter le cul de François et j’éviterai de le serrer dans mes bras lui par contre lol ^^

  2. Je suis tellement d’accord avec ta philosophie de vie… Donnons de l’amour pendant qu’il est temps, apprenons aussi à le recevoir, aimons… Bravo pour ce que tu es. Bisous

    1. On a tous besoin d’amour oui et d’autant plus, à mes yeux, quand la santé psychologique et/ou physique n’est plus au top, c’est là qu’on a besoin de voir la valeur qu’on peut encore avoir dans les yeux des autres malgré tout. Tout en restant nous-mêmes avant d’être considérés comme « malades ». Gs bisous ❤

  3. Comme je te retrouve là, c’est bien toi. Et tu me fais revivre mes hospitalisations, l’attachement que j’ai eu pour des personnes, et les réflexions du personnel médical . Je me souviens de C. une malade comme moi, qui me disait que j’étais trop gentille, qu’elle ne m’oublierait jamais. Quelques temps après, j’ai su qu’elle était partie pour toujours. Je ne sais pas t’expliquer mon ressenti, même aujourd’hui, j’ai encore le coeur serré. Ai-je bien fait ? Et ce petit mot qu’elle m’a laissé avant de quitter l’hopital, que je garde précieusement, tant de questions se bousculent dans ma tête ! J’ai reçu aussi, j’ai donné . Peut-être ai-je apporté du réconfort.
    Toi, tu sais, tu sais donner, tu sais écouter et tu mérites de beaucoup recevoir. Je t’embrasse très fort.

    1. Je me retrouve dans ton commentaire du coup aussi ma Nadine. C’est l’incontournable de tels services je pense… A mes yeux oui, tu as bien fait. Tu as dû être une bouffée d’oxygène dans son mal-être. De la douceur dans ce qu’elle pouvait traverser et qui l’a poussée à bout finalement. Imagine si tu ne lui avais pas apporté ça, si tu n’avais pas été celle que tu es, elle n’aurait pas eu cet air qui manque tant quand on perd pieds moralement. Je n’ai jamais oublié ceux qui m’ont donné et mon seul regret, c’est d’avoir perdu de vue la plupart, parce que je n’ai aucun moyen de leur dire merci et de leur dire que j’arrive à manger et à me voir un peu comme eux me percevaient. C’est mon seul regret. Pas qu’ils m’aient apporté de l’affection. C’est précieux de t’avoir ma Nadine et je ne peux que confirmer que tu en apportes évidemment du réconfort et comment ! Ne doute jamais. Le coeur a ses raisons que la médecine ignore :p ^^ De gs bisous et prends soin de toi

  4. Comme tu le dis « écouter son coeur » ma belle. Les médecins eux ne peuvent pas véritablement éprouver quelque sentiment que ce soit, parfois ils se raccrochent à des théories, des idées qui les protègent. Tenir le coup, envers et contre tout. A la différence de toi, qui donne, sans te poser de questions.
    Tu as fais ce qui était en ton pouvoir et je crois que chaque personne qui a partagé un bout de chemin avec toi a été chanceuse. Car l’affection donnée, offerte, sans jugement, c’est rare et précieux.
    Je t’embrasse fort ma jolie Delphine et une fois de plus merci pour le partage de ce beau et fort témoignage.

    1. Oui voilà, ils ont la théorie, mais la pratique, ce sont les patients qui la supportent par contre et tout ne s’avère pas bien justifié. Avec le temps et de nombreuses déceptions, malheureusement je me pose des questions si, quand je donne et reçois, et parfois je me dis que c’est plus grave que les pseudos bénéfices secondaires des médecins, parce que là c’est mon coeur qui parle. Mais ça ne change rien à ma façon d’être, je suis juste plus attentive à ce que me dicte mon coeur justement ^^ C’est le moteur de tout… Le jugement ne sera jamais de la partie non, par contre. On a beaucoup appuyé sur ce bouton là chez moi, du coup j’essaie au maximum de ne pas le faire avec les autres (même si certains n’en vaudraient pas la peine j’avoue, mais j’apprends à zapper même si là encore, le coeur en prend un coup). Gs bisous et des pensées pour toi et ptit escargot ❤

  5. Je crois qu’il n’y a aucune loi, aucun raisonnement valable quand on touche à l’affectif et donc à l’humain. Chaque personne est différente avec sa propre personnalité et son propre vécu. On ne peut absolument pas généraliser. Ce qui est valable pour l’un ne le sera pas pour l’autre.
    J’ai fait de longs séjours à l’hôpital petite et j’ai reçu bien plus de chaleur et d’affection que de la part de ma propre famille donc heureusement que tout le monde ne prend pas ses distances. L’important est de faire selon son coeur et d’essayer de ne pas dépasser ses propres limites.
    Je t’embrasse fort ma sensible petite Delph ❤

    1. Généraliser est toujours mauvais déjà mais c’est vrai que quand touche à l’affect de quelqu’un, il vaut mieux y aller avec des pincettes. Et je comprends ce que tu as pu ressentir, quand on est petites, ça prend une dimension encore plus grande en plus. Et c’est d’autant plus important d’avoir un soutien et de l’affection pour surmonter ces moments qui ne sont pas faciles déjà en eux-mêmes. De gs bisous ma jolie Aileza ❤

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