Les projets des copinettes

Concours Edilivre – 48h pour écrire

Ma première nouvelle pour ce concours dont le thème est « la différence » 

« Petit poussin »

Chaque jour, à la sortie de son travail, Lina s’asseyait dans le jardin qui jouxtait le cabinet d’architectes où elle avait obtenu un poste, 5 ans plus tôt. Elle se rendait chaque fois sur le même banc, près de l’aire de jeux pour les enfants. C’était son moment à elle, un temps où ses projets et ses rêves affluaient dans sa tête, pressés d’en sortir pour être réalisés. C’était là que quelques mois auparavant, elle avait fait des plans pour l’appartement qu’elle avait acheté avec Franck, son compagnon depuis qu’ils étaient tous les deux étudiants. Lina était heureuse, l’amour la transportait, elle s’épanouissait dans son travail et ils attendaient que leur premier bébé veuille bien pointer le bout de son petit nez. Comme tout le reste de leur petit nid d’amour, elle savait déjà où chaque meuble irait dans la pièce qui jusqu’à présent servait de chambre où ils recevaient famille et amis. Pinterest était le site de prédilection pour y trouver idées et inspiration. Elle notait dans un carnet réservé à cet effet chaque idée, chaque site ou magasin qui seraient utiles le jour où il faudrait tout acheter pour leur petit poussin comme ils l’avaient surnommé depuis qu’ils parlaient de lui en l’attendant impatiemment. Quand elle passait devant le rayon vêtements d’un magasin, elle lorgnait toujours sur les tailles naissance en préparant mentalement la tenue qu’elle aimerait que son bébé porte le premier jour où il serait dans ses bras. Un grand sourire s’affichait sur son visage à chaque fois qu’elle pensait à cet instant magique. Pour le moment, il aurait pu s’appeler Désiré, tant il prenait de temps à vouloir investir les lieux et sa nouvelle maison pour neuf mois : le ventre de Lina. Mais ils ne perdaient pas espoir et savaient que le premier enfant pouvait être lent à arriver, alors tous les week-ends, tel un rituel rempli d’espoir, ils se retrouvaient autour d’un chocolat chaud à parler de prénoms et prédire l’avenir à trois. Un enfant était bien la seule chose mais pas des moindres qui pouvait manquer à leur bonheur.

– « Si c’est une fille, on l’appellera Emma comme ma grand-mère, tu veux bien doudou ? disait-elle en le regardant avec des yeux auxquels Franck ne pouvaient pas résister.

– « Mais si c’est un garçon, ce sera Alexandre ! »

– « Ah non surtout pas, j’en ai connu un en primaire et il était insupportable ! » Franck soupirait à cette réponse et il continuait à chercher un prénom qui ne ferait penser à aucun camarade de classe terrible, dont elle se souvenait encore 25 ans après, au point d’en détester le prénom !

Sa tête était remplie d’idées et son cœur débordait d’amour pour ce petit être qu’elle porterait en elle d’ici peu et qui ferait grossir son ventre au point de ne plus en voir ses orteils, un jour. Et quand elle était installée sur le banc en face des toboggans, elle se projetait avec lui. Elle viendrait là le mercredi après-midi pour qu’il s’amuse avec les autres enfants.

Mais ce mercredi-là, assise sur son banc, elle regarde les enfants et pour la première fois, elle ne ressent pas de bonheur. Elle voit à travers un voile qui est en plus devenu flou, à cause de ses yeux remplis de larmes. Elle ne sort pas de son travail comme d’habitude, mais revient de l’hôpital, où elle passait des examens en service de gynécologie. C’est entre ces murs blancs aseptisés qu’on lui a jeté un vague « Les résultats ne sont pas bons, nous sommes désolés madame, vous êtes stérile » Lina avait tenté d’avoir des explications pour savoir d’où cela venait, ce qui avait causé cette incapacité à porter un petit être, mais le médecin était resté froid et distant, il était habitué à annoncer ce genre de nouvelles aux patientes, sans faire dans la dentelle. Alors qu’elle, avait l’impression que le ciel lui tombait sur la tête et que les nuages s’assombrissaient au fur et à mesure que les questions, les doutes et la culpabilité venaient à son esprit. Ses jambes s’étaient dérobées, une infirmière lui avait donné un verre d’eau avant qu’elle quitte ces murs qui la rendaient prisonnière d’elle-même en à peine quelques examens qui scellaient son destin à ne jamais être mère. Et elle avait finalement trouvé la force et le courage de se réfugier dans ce parc qui avait été témoin de ce rêve tant désiré et qui maintenant semblait se disséminer en millions de petites poussières. Le rêve de toute une vie venait de s’écraser en plein vol. Le crash avait eu lieu dans son ventre et son cœur.

Elle regarde les autres mères avec leur progéniture et soudain tout le poids de la différence s’abat sur ses épaules, l’écrasant encore davantage. Elle n’aura jamais le ventre plein, ne pourra jamais poser ses mains dessus de manière protectrice en disant « je t’attends petit poussin et t’aime déjà si fort ». Elle ne saura jamais ce qu’est un accouchement, ce que représente la première tétée, les premières fois en général. Elle vivra dorénavant avec un ventre qui est devenu lourd et inutile en à peine quelques minutes. Son ventre est mort et une partie d’elle-même s’est envolée en même temps. Elle est vide. Incomplète. Coupable aussi de se dire qu’elle n’est pas capable de porter un petit être. Mais qu’est-ce qu’il y a eu pour que ce soit le cas ? A-t-elle fait quelque chose de mal qui aurait détruit sa machine à faire des bébés ? Toute femme en est capable depuis la nuit des temps, non ? Alors pourquoi cette différence avec elle ? Voilà que le sentiment d’injustice prend le dessus sur toutes les autres émotions.

Elle pense à Franck qui attendait « petit poussin » autant qu’elle, qui était si fier de dire à ses copains :

– « Ce sera un petit gars et je le conduirai au foot le week-end ! Et si c’est une petite nénette, je serai le premier homme de sa vie ! »

Et si son amour à lui s’altérait à son égard ? S’il ne l’aimait plus à cause de cette différence entre elle et une autre femme qui, elle, pourrait lui donner cette joie d’être père ? Pire, s’il l’abandonnait parce qu’elle n’est pas capable d’être enceinte ? L’angoisse prend le dessus et se mélange au reste. Il faut encore trouver un moyen de lui dire cette vérité qui lui a arraché toutes les tripes au passage. Elle ne se verra plus jamais comme avant aux yeux des autres. Il sera nécessaire de prévenir les plus proches pour qu’ils n’en parlent plus à chaque diner de famille ou de sortie entre amis. Juste histoire de ne pas retourner le couteau dans la plaie inlassablement. Elle sait bien pour en avoir déjà fait les frais que les questions du style « alors, quand est-ce que vous le faites cet enfant ? », « il faut le faire avant 40 ans », « ben alors pas encore enceinte ?? » lui font déjà mal. Alors maintenant… Sans compter les copines, toutes mères déjà d’un ou de plusieurs enfants, qui lui disent quelques fois « tu ne sais pas ce que c’est, tu n’es pas mère ». Avant, elle reconnaissait qu’effectivement elle ne se prétendait pas savoir ce qui est bon pour les enfants, mais qu’elle écoutait juste son cœur et sa logique. Là les réponses risquent d’être encore plus acides si on lui fait cette remarque « Merci de remuer toujours là où ça fait mal et de faire remarquer cette différence de taille avec vous…»

Un petit garçon, la bouche remplie de chocolat mangé pour le goûter, la voyant pleurer vient près d’elle, avec l’innocence des enfants qu’elle aime tant :

– « Madame, pourquoi tu pleures, tu as bobo quelque part ?? »

Devant tant de sollicitude dans pareille situation et venant d’un petit garçon haut comme trois pommes, elle lui répond de ne pas s’inquiéter, qu’elle va bien et que c’est juste une poussière qui fait couler ses yeux. Puis elle part le plus vite possible, elle ressent le besoin de retrouver Franck et leur petit nid d’amour. Il l’attend, soucieux des résultats de la journée. Sans un mot, elle va vers lui et s’effondre en larmes dans ses bras protecteurs. Il a compris évidemment à demi-mots. En pleurant elle lui a dit « je n’entendrai jamais le mot maman… ». Malgré sa propre douleur de voir son rêve subitement s’évaporer, il fait tout pour la réconforter. Il lui explique qu’elle ne sera jamais différente à ses yeux, qu’il l’aime et que l’amour est capable de surmonter toutes les épreuves. Il lui chuchote dans l’oreille qu’il y a beaucoup d’enfants sans parents. Lina le serre encore plus fort, il faudra lui expliquer que ce manque et ce vide dans son ventre pour jamais, auront du mal à être comblés et qu’adopter n’est pas pareil. Elle ne répond ni oui, parce qu’elle aura besoin de temps, mais ne dit pas non. Elle a tant d’amour en elle qui brûle dans son cœur, se diffuse dans toute sa cage thoracique et traverse tout son être qu’il faudra trouver un moyen de tout évacuer si elle ne veut pas se consumer de l’intérieur. Elle pense à son ventre et tout s’est éteint en elle, comme si on avait soufflé sur la bougie de l’espoir d’être maman, qui vivait en elle jusqu’à présent. Elle ne portera jamais leur petit poussin, ne le sentira jamais bouger en elle. Elle s’est battue un jour pour sa propre vie dans la perspective d’en voir une autre grandir en elle. En vain.

Elle sera différente pour toujours par rapport aux autres femmes, techniquement parlant. La mécanique est brisée et irréparable, mais son âme est intacte et son cœur encore davantage, même si pour le moment, il est émietté et mis à rude épreuve. Son instinct maternel trouvera un moyen de s’épanouir et l’amour qu’elle destinait à ses propres enfants ne s’évanouira pas. Il lui faudra beaucoup de temps pour envisager de devenir maman de substitution, mais maman malgré tout.

Elle ne l’aura pas porté, cet enfant. Mais elle l’aimera de tout son cœur et sans différence. Pour ce soir, elle a besoin de se raccrocher à cette éventualité pour arriver à continuer le chemin. Avec Franck. Main dans la main.

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9 commentaires sur “Concours Edilivre – 48h pour écrire

  1. Je ressens comme une douleur au ventre, à chaque fois que ce sujet peut être abordé. Malgré les douleurs, le chagrin, ce texte reste empreint d’amour et de l’espoir qu’être maman se fasse d’une façon différente ❤

    1. J’ai voulu montrer la différence qu’on ressent par rapport aux autres femmes (enfin ça c’est personnel par contre, j’imagine qu’on réagit toutes différemment, comme pour tout) déjà, puis la différence que je n’aurais pas faite si par exemple j’avais adopté. Montrer que la différence a plusieurs visages du coup. Le problème c’est qu’il fallait atteindre 10000 caractères et que c’était un peu rapide pour ma ptite tête d’envisager de suite l’adoption alors qu’on vient d’apprendre la stérilité, mais bon, c’est une nouvelle ^^ Dans la réalité, la question d’adopter ne s’est jamais posée vue que je n’étais pas en couple, mais je sais bien qu’il aurait fallu un moment pour que je digère déjà et envisager ensuite d’avoir un ptit bout de chou qui n’avait pas logé en moi.

  2. Un texte très émouvant et douloureux ma belle. Bravo pour avoir pu mettre des mots sur ce vide à l’intérieur, qu’aucun petit corps ne viendra combler, physiquement du moins. Une amie vient de m’annoncer qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfant pas plus tard qu’hier – elle ne pourra pas non plus avoir accès à une FIV ou un don d’ovocyte. J’ai senti dans ses mots tout ce que tu décris si bien ici, cette impression d’avoir été dépossédée de sa féminité, de sa capacité à donner la vie. Il y a d’autres moyens d’avoir des enfants…une différence que l’on met du temps à digérer je pense.
    Je t’embrasse fort et je sais que quoique l’avenir te réserve Delphine, tu trouveras un moyen de partager tout cet amour maternel que tu as en toi.

  3. Bravo pour ce texte même si le contenu est très sensible, je me retrouve bien dans ces mots. Comme toi, on ne me dira jamais « maman ».
    (Cet après midi je suis allée chercher un paquet de bonbons pour le petit fils de mon voisin, il doit avoir 5 ans. Cela m’ à fait aussi plaisir qu’à lui. Il faut bien essayer de combler ce vide immense d’autant plus que je n’ai pas de nièces ou neveux.)
    Gros bisous Delphine.

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